Phantosmie : SOPK et endométriose

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Parfois, une odeur surgit et chatouille nos narines sans prévenir.

Un semblant de brûlé dans une pièce parfaitement propre. Une note métallique dans l’air, comme si quelque chose chauffait quelque part. On ouvre la fenêtre, on vérifie la cuisine, on cherche une source. Mais…Rien.

Dans la plupart des cas, ces sensations sont attribuées à un simple dérèglement passager du nez : un rhume, une sinusite, un virus récent. Pourtant, en neurologie, ces perceptions portent un nom précis : les phantosmies (des odeurs perçues sans stimulus réel).

Ce phénomène bien que fascinent et un tant soit peu effrayant, reste encore mystérieux. On sait qu’il peut apparaître après certaines infections, dans des troubles neurologiques ou encore lors de migraines. Mais un angle reste presque absent de la recherche : celui des maladies et troubles hormonaux chroniques, comme le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK)ou l’endométriose.

Ces pathologies sont généralement décrites à travers leurs symptômes les plus “superficiels” : cycles irréguliers, douleurs pelviennes, fatigue chronique ou infertilité. Pourtant, la recherche récente montre qu’elles impliquent aussi le système nerveux, une inflammation chronique et les circuits cérébraux.

Or l’odorat est précisément l’un des sens les plus sensibles à ces mécanismes. Contrairement à la vue ou à l’audition, les informations olfactives atteignent directement les régions émotionnelles du cerveau, sans passer par les filtres sensoriels habituels.

Autrement dit, le nez est souvent l’un des premiers capteurs de ce qui se dérègle dans le corps.

Alors une question mérite d’être posée : et si certaines odeurs fantômes étaient parfois le reflet de déséquilibres hormonaux ou neuro-inflammatoires encore mal compris ?

La science ne permet pas encore de répondre clairement, ou plutôt devrais-je dire, le manque d’intérêt pour la biologie féminine ne permet pas d’y répondre avec clarté. Mais explorer ce lien pourrait ouvrir une piste fascinante : celle des biomarqueurs sensoriels, où l’odorat deviendrait un outil discret pour détecter certains troubles bien avant leur diagnostic.

Quand le cerveau crée une odeur

Les phantosmies, sont des hallucinations olfactives. Le cerveau perçoit une odeur qui n’est associée à aucune molécule odorante dans l’air.

Contrairement à la parosmie, où une odeur réelle est déformée ( comme un café qui sent le plastique brûlé, par exemple ) la phantosmie apparaît sans stimulus identifiable. Elle peut durer quelques secondes, plusieurs minutes ou parfois revenir par épisodes.

Les odeurs décrites sont souvent désagréables : fumée, brûlé, métal, produits chimiques ou matière en décomposition. Ces sensations ne viennent pas du nez lui-même mais de l’activité du système nerveux olfactif.

L’odorat fonctionne comme une autoroute directe vers le cerveau émotionnel. Les molécules odorantes captées dans la cavité nasale activent des neurones sensoriels qui envoient leurs signaux vers le bulbe olfactif, puis vers le cortex piriforme, l’amygdale et l’hippocampe. Ces régions font partie du système limbique, un réseau cérébral impliqué dans la mémoire, les émotions et la régulation hormonale. (Cf. Chapitre 1 de SCENT 101)

Et donc, lorsque ce réseau se dérègle, à cause d’une inflammation, d’un stress neurologique, d’une perturbation hormonale , il peut produire des signaux olfactifs spontanés.

Le cerveau interprète alors ces signaux comme une odeur réelle.

Le SOPK : un trouble endocrinien qui dépasse les ovaires

Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) est l’un des troubles endocriniens les plus fréquents. Il concernerait entre 10 % et 13% des femmes selon l’OMS, et on estime que 70 % des femmes sont atteintes du SOPK mais l’ignorent. La statistique vous effraie ? Parce que moi oui.

Le syndrome est généralement décrit par trois caractéristiques principales : des cycles menstruels irréguliers, une production élevée d’androgènes et la présence de nombreux follicules immatures dans les ovaires. Mais cette description ne raconte qu’une infime partie de l’histoire.

Aujourd’hui, les chercheurs considèrent le SOPK comme un déséquilibre plus global qui implique plusieurs systèmes biologiques. L’axe hypothalamo-hypophysaire, qui régule les hormones, fonctionne différemment. Et avant de continuer laisser moi vous introduire un nouveau personnage : l’axe hypothalamo-hypophysaire.

C’est le système de communication qui relie le cerveau aux hormones du corps. En gros, le centre de commande de la production hormonale.

L’hypothalamus, la petite région du cerveau, envoie des signaux à l’hypophyse, une glande située juste en dessous. L’hypophyse libère ensuite des hormones qui contrôlent d’autres organes comme les ovaires, la thyroïde ou les glandes surrénales. Cette “hiérarchie” permet d’ajuster en permanence la production hormonale et maintenir l’équilibre du corps.

Mais qui dit déséquilibre dit aussi conséquences, tel qu’une résistance à l’insuline qui est fréquente, ou encore l’inflammation systémique qui est plus élevée que dans la population générale.

Et ces perturbations ne se limitent pas aux ovaires. Elles affectent également le cerveau.

Une étude publiée en 2016 dans le Kaohsiung Journal of Medical Sciences a observé que les personnes atteintes de SOPK présentent une fonction olfactive réduite lors de tests standardisés appelés “Sniffin’ Sticks”.

Les scores globaux d’identification et de discrimination des odeurs étaient significativement plus faibles que chez les participants sans SOPK.

Cette diminution de l’odorat que l’on appelle hyposmie, ne signifie pas que les odeurs hallucinées sont directement causés par le SOPK ou que toutes les femmes souffrant de SOPK sentent moins bien car certaines sont au contraire “hypersensibles” aux odeurs. Mais, elle montre que le système olfactif est affecté dans ce trouble endocrinien.

Plusieurs mécanismes expliquent ce lien. Les hormones stéroïdiennes influencent la plasticité neuronale dans le bulbe olfactif. L’inflammation systémique peut aussi modifier l’activité des circuits sensoriels. Et enfin, et l’élément le plus important : l’axe hypothalamo-hypophysaire est ÉTROITEMENT connecté aux régions cérébrales impliquées dans l’olfaction.

L’endométriose : une maladie bien plus systémique qu’on ne l’imagine

L’endométriose est une autre pathologie complexe qui touche environ 10 % des femmes en âge de procréer. Elle se caractérise par la présence de tissus semblables à l’endomètre (la muqueuse qui tapisse normalement l’intérieur de l’utérus) mais en dehors de l’utérus.

Ces tissus peuvent s’implanter sur les ovaires, les trompes de Fallope, le péritoine ou s’étendre ailleurs. Et comme l’endomètre normal, ils réagissent aussi aux hormones du cycle menstruel. 

Qu’est-ce que ça signifie ? Chaque mois, ces tissus s’épaississent et saignent. Mais contrairement aux règles normales, ils n’ont pas de voie d’évacuation. Ils déclenchent donc une inflammation qui provoque des douleurs chroniques, cicatrices et adhérences entre les organes.

Malheureusement, l’endométriose est encore présentée comme une “simple” maladie gynécologique, et pourtant. Les recherches récentes montrent que certaines de ses caractéristiques biologiques rappellent précisément les mécanismes observés dans les cancers. 

Oui, cancers. Vous avez bien lu.

Comment ? Les cellules endométriosiques peuvent s’implanter dans des tissus voisins, stimuler la formation de nouveaux vaisseaux sanguins et résister à la mort cellulaire programmée. En bref, ces cellules se prennent pour un cartel, et ont exactement les mêmes stratégies de survie qu’un cancer. 

Et qu’est-ce que ça implique ? Les lésions persistent, s’étendent, et alimentent une inflammation chronique. Cela nous montre bien que la maladie touche aussi le système nerveux.

Certaines études ont même observé une activation des cellules gliales dans le cerveau, un signe de neuro-inflammation. Autrement dit, l’endométriose ne se limite pas au bassin : elle peut aussi influencer l’activité du système nerveux central.

Certaines études ont même observé une activation des cellules gliales dans le cerveau (petites cellules toutes mimi dont la fonction est d’entourer, de soutenir et d’isoler les cellules nerveuses (neurones) du système nerveux central + le cerveau + la moelle épinière) un signe de neuro-inflammation. Autrement dit, l’endométriose ne se limite pas à ce qu’il se passe dans nos culottes : elle peut aussi influencer l’activité du système nerveux central.

Cette dimension neurologique aide à comprendre pourquoi l’endométriose s’accompagne de symptômes qui dépassent quasi constamment la sphère reproductive : fatigue chronique, troubles digestifs, migraines, hypersensibilité sensorielle, etc.

Et dans ce contexte, je pense que l’odorat devient particulièrement intéressant à observer. On le sait, le système olfactif est sensible aux hormones et aux processus inflammatoires, donc si l’endométriose modifie ces équilibres biologiques, il n’est pas surprenant que certaines perceptions sensorielles puissent être affectées.

Quelques enquêtes auprès de patientes rapportent d’ailleurs des modifications de la sensibilité olfactive, comme pour le SOPK, notamment une diminution de l’odorat. Attention, ces résultats sont à prendre avec des pincettes car ces observations restent encore préliminaires et très peu étudiées, mais elles suggèrent que l’inflammation systémique pourrait influencer les circuits olfactifs, et donc favoriser l’apparition de perceptions inhabituelles comme les phantom smells.

Et si ces maladies perturbent à la fois les hormones, l’inflammation et les circuits nerveux, il devient tentant de se demander si certaines perceptions olfactives inhabituelles ne sont pas simplement des anomalies, mais plutôt les premiers signaux d’un déséquilibre biologique que la médecine ne veut pas encore apprendre à lire.

Quand les hormones et l’inflammation rencontrent l’odorat

Vous l’avez compris, SOPK et endométriose partagent une complexité biologique. Ces maladies ne sont pas seulement hormonales. Elles impliquent aussi le système immunitaire, le métabolisme et les réseaux neuronaux.

Or l’odorat est particulièrement sensible à ces interactions parce qu’il aime mettre son nez partout (sans mauvais jeu de mots, pardon).

Les neurones olfactifs se renouvellent régulièrement et leur activité dépend de nombreux facteurs biologiques :

  1. hormones stéroïdiennes
  2. cytokines inflammatoires
  3. stress oxydatif
  4. activité du système nerveux autonome

Lorsque l’équilibre de ces systèmes est perturbé, la perception olfactive change. Elle peut devenir plus faible, plus intense, ou plus instable.

Dans certains cas, cette instabilité pourrait théoriquement favoriser l’apparition de perceptions erronées, comme les phantom smells.

Et, je tiens également à faire une petite parenthèse + un petit disclaimer avant de terminer la rédaction de cet article qui commence à se faire long, mon hypothèse reste encore largement SPÉCULATIVE, très peu d’études ont exploré ce lien dans les maladies gynécologiques.

Parenthèse terminée, revenons à nos narines.

L’odorat comme biomarqueur potentiel

Dans d’autres domaines médicaux, l’odorat commence à être considéré comme un outil diagnostique précieux (cf. mon article sur le sujet)

Dans la maladie de Parkinson et la maladie d’Alzheimer, une diminution de l’odorat peut apparaître plusieurs années avant les symptômes moteurs ou cognitifs. Des tests olfactifs simples sont aujourd’hui utilisés dans certains programmes de dépistage.

Ces découvertes ont donné naissance à un nouveau domaine de recherche : celui des biomarqueurs sensoriels.

L’idée est simple. Les changements subtils dans nos perceptions pourraient refléter des transformations biologiques profondes. Si ces signaux sont identifiés suffisamment tôt, ils pourraient aider à détecter certaines maladies avant l’apparition des symptômes les plus visibles.

Dans le cas du SOPK ou de l’endométriose, cette approche reste encore à explorer. MAAAAAIS, l’hypothèse mérite d’être étudiée : si ces maladies modifient l’équilibre neuro-hormonal et inflammatoire, elles pourraient aussi laisser une signature sensorielle.

Résumons :

Les phantom smells rappellent que la perception olfactive n’est pas seulement une réponse au monde extérieur. Elle reflète l’activité interne du cerveau et du corps.

Le SOPK et l’endométriose illustrent bien cette complexité. Longtemps réduites à des troubles hormonaux, ces maladies apparaissent doucement mais sûrement, aujourd’hui, comme des conditions systémiques impliquant inflammation, système nerveux et communication cerveau-organes.

Dans ce contexte, les expériences olfactives inhabituelles ne devraient peut-être banalisées, ou ridiculisées.

Peut-être ne sont-elles que des anomalies passagères du système sensoriel. Mais peut-être aussi qu’elles constituent des signaux subtils d’un déséquilibre biologique que la médecine peine à comprendre.

L’odorat reste l’un des sens les moins explorés en science. Et une fois de plus, je vous montre que ce que le nez perçoit pourrait précéder ce que la médecine apprend encore à voir.